šLES ENFANTS DE LA LIBERTÉš
par Léandre Bergeron
Déjà, à la naissance de ma première fille, je jonglais avec lidée que si les parents savent répondre aux besoins de lenfant, jamais celui-ci ne devient une corvée, mais une inépuisable source de joie quotidienne. Dix-huit ans plus tard, je suis en mesure daffirmer la justesse de cette intuition. Ayant choisi de faire confiance à la nature, je nai imposé aucune restriction à la liberté de mes enfants. Mes trois filles, Déirdre, Phèdre et Cassandre, ont appris tout ce quelles avaient besoin de savoir par elles-mêmes, sans navoir jamais mis les pieds à lécole et sans être contraintes à obéir à qui que ce soit. Sil mavait fallu un jour dire à mes enfants: šAujourhui, on apprend à lireš, cela me serait apparu comme une agression. Cette expérience particulière déducation ma permis de constater que certains enfants apprennent à lire seuls dès lâge de trois ans, tandis que dautres ny arrivent que vers dix ans. À cinq ans, mon aînée a manifesté le désir daller à lécole, mais elle a vite déchanté. Quelques mois plus tard, de retour à la maison, il lui a fallu réapprendre à sentir, à bouger et même à respirer librement, suite à une longue paralysie physique, mentale et émotive au sein du système scolaire...
De façon naturelle, les enfants rejettent les overdoses. Cest pourquoi, moi, ancien professeur, jai dû apprendre... à ne pas enseigner, ne pas vouloir à tout prix transmettre des connaissances, à éviter de forcer la dose, comme si mes enfants devaient passer un examen dans lheure qui suit. Tout au long de leur apprentissage de la vie, jamais je nai posé de questions à mes filles, visant à vérifier leur niveau de conaissance. Jamais je ne les ai évaluées ni fait subir de tests ou dinterrogatoire... Lévaluation sème le doute qui devient une source dangoisse chez lenfant. À mon avis, quelles que soient les circonstances, lenfant doit sentir que le parent est de son côté; il doit exister entre eux une sorte de complicité qui va lui permettre dévoluer sainement.
Si ladulte est incapable de le consoler, non seulement langoisse ne sexprime pas, mais elle perdure. Lorsquun enfant ravale ses larmes, cest comme sil navait pas le droit dêtre ce quil est. Pour survivre, il va se décentrer en acceptant de se soumettre aux diktats des adultes, il va perdre son intégrité, sombrer dans le mensonge et la duplicité, bref, il va se déboussoler.
DES DÉTENUS
Lécole traite les enfants comme des détenus qui sont régulièrement fouillés; on les suspecte. Leurs parents emboîtent inconsciemment le pas, devenant un peu des policiers au service de lécole, de la commission scolaire et même du ministère de lÉducation. Limage idéale que lon projette sur lenfant devient plus importante que ce dernier. Cette attitude nest rien de moins quun crime perpétré contre lenfance. Respecter lenfant implique quon ne se donne pas le droit de linterroger, ni de lui demander des comptes. Comme je suis poli avec nimporte quel invité de marque, je le suis naturellement avec un enfant. Jai par exemple observé quil nest nul besoin denseigner la politesse à ce dernier. Si lon est poli avec lui, il va nous porter le même respect, de façon toute naturelle. Car la vraie politesse est dabord le respect de lautre. Si, par inadvertance, il mest arrivé de bousculer mes filles, je mexcusais, quelles aient trois ou quinze ans. Après tout, nos enfants ne sont pas des tables ou des chaises, que lon peut cogner sans rien dire! Bien souvent, sous prétexte que ce sont nos enfants, on se permet de les pousser brutalement sans ressentir le besoin de sexcuser, on fouille leur chambre à leur insu et on surveille leurs fréquentations. Cest un comportement digne dun gardien de prison envers des détenus. Les enfants ont dailleurs la même réaction que des prisonniers, face à ce traitement: ils vont agir en cachette, faire semblant, mentir, jouer le jeu et accepter toutes les offenses, pour avoir le droit de respirer. En les traitant comme des détenus, peut-on raisonnablement sattendre à ce quils aient un comportement différent de celui des repris de justice? Si la maison, tout comme lécole, est une prison où ils sont réprimés pendant les toutes premières années de leur vie puis surveillés nuit et jour, il est à prévoir quils connaitront une adolescence šmouvementéeš. Pendant cette période de croissance intense, où une nouvelle énergie bouleverse leur vie, leur réaction à la répression sera lémeute, tout comme on peut lobserver en milieu carcéral. La fameuse šcrise dadolescenceš nexiste en fait quen milieu répressif. Dans une symbiose saine, empreinte de respect, il nexiste aucune šcrise dadolescenceš.
LA SOCIALISATION
Certains ont fait des gorges chaudes parce que mes enfant ne fréquentaient pas lécole. Comment peut-on dire quun enfant non scolarisé ne développe pas sa sociabilité? Celle pratiquée à lécole, comme celle de la prison, favorise des comportements malsains ou pathologiques, plutôt que de contribuer à létablissement de relations humaines chaleureuse. Je suis convaincu quen forçant lenfant à obéir, on le décentre, on laliène, on en fait un être tout autre que lui-même. Si par exemple, on lui fait laver la vaisselle contre son gré, quapprend-il, à part la frustration? Jai constaté que moins on en demade à un enfant, plus il en fait naturellement, sans être contraint. Obliger quelquun à accomplir un travail, cest en faire un forçat qui pense au crâne de ses gardiens en cassant des pierres...
La scolarisation telle quon la connait se limite à du plaquage et de la catégorisation de notions qui tiennent lieu de connaissances. Dans cette optique, la déscolarisation constitue une convalescence. Car lécole est véritablement une épreuve, voire une maladie dont les effets varient selon le temps dexposition et la capacité de résistance de chacun. Certains, plus forts, exposés à lécole, sen tireront sans trop de dommages, alors quun enfant soumis ou profondément blessé mettra des années à sen remettre, sil sen remet jamais. Un jour, jai essayé avec quelques voisins, de recréer une école de rang de type familial. Mais tout ce que nous avons réussi à faire, cest de reproduire le carcan de lécole conventionnelle, avec ses groupes dâge et sa concentration forcée, prisonniers que nous étions de notre conception traditionnelle de léducation. Il faut dire que se déscolariser est un long processus et il est très difficile de briser les chaînes de la scolarisation. Lécole imbibe notre société dite civilisée tout comme jadis lÉglise pénétrait lâme des catholiques... On disait dailleurs: šHors de léglise point de salutš; aujourdhui, on pourrait dire: šhors de lécole, point de salutš. Cette dernière apprend aux enfants à se désolidariser de leurs parents, à sen éloigner le plus possible et à intégrer la bulle šadoš, un ghetto dorphelins abnadonnés et déconnectés de la réalité.
Toute tentative déduquer lenfant est selon moi malsain, car elle corrompt le processus de son épanouissement. À trop vouloir ou à essayer déduquer, on rate son coup. De plus, aucun vrai rapport social ne se noue dans nos šgarderies-orphelinatsš, où les enfants errent comme des prisonniers. Lenfant abnadonné dans ces lieux souffre de labsence de ses parents; il est blessé, meurtri, coupé de la symbiose essentielle avec ces derniers. Comment en sommes-nous venus à livrer nos enfants à des étrangers aux compétences douteuses, pendant les meilleures heures de la journée? Comment a-t-on pu accepter de se faire voler la naissance et même la mort par le corps médical?
DES DOUTES
Pris dans le piège de mes peurs, jai bien sûr eu des périodes de doute; je me rongeais parfois les sangs, me demandant si mes filles allaient un jour finir par apprendre quelque chose... Puis je chassais le pédagogue en moi, le parent soumis à lÉtat de même que lhomme terrorisé, qui veut terroriser à son tour. Après la maladroite simulation décole à la maison, et voyant disparaître lenthousiasme et la joie dans leur regard, je me suis rendu compte de labomination que je faisais subir à mes filles. En réalité, elles ne faisaient ce que je leur demandais que pour me plaire...
Je me suis désolidarisé du monde dit šresponsableš des adultes, de cette véritable šmafiaš organisée entre parents, enseignants, prêtres et éducateurs. Jai pris mes distances envers ceux qui sèment la terreur dans le coeur des enfants, afin den faire des êtres soumis. Je me suis dissocié du réseau invisible qui assure lordre social et perpétue la soumission au grand nombre, de générations en générations. Un être soumis est une bombe à retardement. Jai opté pour la liberté, le respect, la confiance envers le potentiel dautorégulation de lêtre humain. Jai choisi de ne pas participer au terrorisme généralisé pratiqué contre lenfance. Aujourdhui, en observant mes trois filles adolescentes, je suis toujours surpris de leur sens de linitiative, leur intérêt et leur goût intense de la vie. Je suis en admiration devant leur implication dans la maison, qui se fait naturellement, sans que jaie à intervenir. Dotées dune grande indépendance desprit, elles sinsurgent souvent contre des pratiques contradictoires quelles ne manquent pas de repérer dans les relations humaines et le tissu social. Cest à travers des réactions comme celles-là quon se rend compte que lécole et toutes ces institutions quon nous impose depuis lenfance nont pour but que de fabriquer des gens soumis et surtout dannihiler tout esprit critique.